Saturday, 10 July 2010

Goethe, Steiner, Spinoza

Juillet. Quelle étrange saison. L'effervescence partout. La verdure qui couvre tout. Les petits des animaux qui poussent, qui découvrent la vie. Les vacances pour les citadins. La saison critique à la campagne; il faut faire les foins, il faut s'occuper du jardin, il faut produire, mais aussi vendre.

Richard est un peu débordé, entre le jardin, ses deux AMAPs, les six marchés et le magasin de producteurs à St-Jean de Muzol sur lesquels lui et d'autres producteurs vendent toute la semaine. Ces marchés communs sont expérimentaux pour cette année. Mais ça fait peut-être trop. D'un autre côté, il est content, car il voit que l'intérêt du public pour ses légumes bio augmente, et il lui semble qu'il n'y avait pas autant de demande il y a quatre ans.

Pour moi aussi c'est un peu une étrange saison. C'est mon sixième mois dans ce voyage, et j'ai un peu l'impression d'être dans une période de transition. J'ai appris un peu sur l'agriculture, un peu sur la construction, j'ai vu des façons de faire, j'ai développé mes propres idées, et c'est comme si je devais maintenant aller un pas plus loin dans ma découverte.

Et puis, étrange: cette semaine j'ai reçu la deuxième annulation d'un hôte, pour mon prochain séjour, après chez Richard. D'abord je devais aller chez quelqu'un dans les Cévennes, et il m'a oubliée, “parce que je n'avais pas plusieurs fois réécrit”. Ensuite, j'avais arrangé un séjour chez d'autres gens dans l'Ardèche, et ils m'ont oubliée encore, car prétendument mes intentions n'étaient pas claires. Eh bien, je suis un peu étonnée par la façon des gens de fonctionner... Ou bien, j'ai des problèmes de communication! Mais ces deux annulations répétées coup sur coup me donnent une impression bizarre. Peut-être que, au fond, je n'ai pas si envie que ça de rester en Ardèche encore un mois. Peut-être que quelque chose de vraiment spécial m'attend quelque part ailleurs?

Enfin, le résultat de tout ça est que je ne sais pas du tout où je vais me trouver ni ce que je ferai après mardi prochain. C'est un sentiment d'abandon à la vie qui ne me déplaît pas.

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Parallèlement, il me semble mettre ces jours-ci le doigt sur une piste importante dans ma remise en question de la science telle qu'elle est généralement pratiquée. Cela, par l'intermédiaire du beau-frère de Richard, Manu, qui est arrivé il y a quelques jours. Richard et lui se connaissent depuis leurs études de géologie. Après celles-ci, Richard s'est mis au maraîchage, et Manu lui est devenu prof de sciences générales dans les Ecoles Steiner. Maintenant Manu voudrait venir s'installer ici et travailler avec Richard au maraîchage la moitié de l'année, quand il ne donne pas ses cours.

Ce Steiner, encore lui! Comme disait la copine de Manu l'autre jour (elle, prof de français dans les écoles Steiner), on retrouve son nom partout: en biodynamie, dans les écoles Steiner, dans les produits corporels Weleda... De quoi intriguer. (Note cocasse racontée par Manu: les écoles Steiner portent en fait le nom de Steiner-Waldorf, car c'est Waldorf, propriétaire d'usines de tabac, qui voulait faire une école pour ses familles d'ouvriers, et a démandé à Steiner de l'y aider).

Alors avec Manu on a parlé un peu de science et de son enseignement, et j'ai enfin eu la première présentation de Steiner qui me semble éclairée et réaliste. Pour Manu, Steiner s'est beaucoup inspiré de Goethe. Car Goethe était non seulement un poète, mais aussi intéressé par la science, et a fait certains travaux simples mais intéressants. (Par exemple Goethe a repris les travaux de Newton sur les couleurs et s'est rendu compte que le fait qu'un prisme diffracte la lumière en couleurs certes, mais ce à l'interface d'une zone d'ombre et d'une zone de clarté, n'était pas anodin, comme il l'avait été pour Newton. A partir de ça Goethe a développé une théorie des couleurs qui est utilisée par les thérapeutes et les artistes aujourd'hui, mais ignorée des physiciens.) Et donc en fait, Manu dit plutôt qu'il enseigne la science goethienne, que steinerienne, quoique Goethe n'ait jamais écrit directement sur sa vision scientifique, qu'il a simplement appliquée.

Aussi, selon Manu c'est dans son ouvrage “Une théorie de la connaissance chez Goethe” que la pensée de Steiner est la plus intéressante, car généralement présentée. Il y aurait cherché à appliquer la vision spirituelle de Goethe sur la pensée scientifique. Ce qui vise, en gros et d'après ce que je comprends, à retrouver la part de créativité, d'intuition et de spiritualité dans notre perception et l'analyse du monde.

Car, explique Manu, la science moderne est principalement basée sur une vision mécaniste du monde, et celle-ci convient au monde minéral, mais n'est plus suffisante lorsqu'elle concerne le vivant (personnellement j'ajouterais, lorsqu'il s'agit de tout système complexe, ce dont le minéral n'est pas forcément exclu). Ce serait de notre vision mécaniste que découlent nos problèmes avec notre mode d'agriculture et nos problèmes environnementaux car, lorsqu'il s'agit de vie, la vision mécaniste nous pousse à des comportements déphasés avec les besoins de la cause.

Et que penser des multiples écrits de Steiner sur tous les sujets possibles et inimaginables, et de certaines de ses idées plutôt catégoriques et parfois douteuses? Pourquoi Steiner donne l'impression d'être un gourou qui aurait dit quelques conneries? Manu l'explique ainsi. Steiner était effectivement un type très sensible et très brillant. Mais d'une part, bien qu'il ait insisté sur le fait que l'intuition ne pouvait être utilisée qu'après qu'une solide formation en pensée et logique rationelle ait été développée, certains ont omis cette précaution, et se sont mis à faire un peu n'importe quoi, soit disant à partir des principes de Steiner. Ensuite, Steiner s'étant senti un peu seul avec ses idées se serait joint aux théosophes. Ceux-ci cherchaient une réincarnation du Christ, et croyaient l'avoir trouvé en Krishnamurti. Lorsque Krishnamurti leur a dit qu'il n'était pas question qu'on le prenne pour le Christ, les théosophes se sont tournés vers Steiner. Qui a alors aussi rompu avec eux. Mais entre temps, sa collaboration avec les théosophes n'a pas trop bien servi à sa réputation et à l'influence qu'il a eue. Et puis, son succès grandissant, on s'est mis à l'inviter d'un peu partout à donner des conférences sur toutes sortes de sujets. Il s'y est prêté, et ses paroles ont été transcrites, mais pas forcément toujours respectées, ni leur contexte. Et puis, sa femme aurait apparemment aussi beaucoup retravaillé ses écrits pour les arranger à sa sauce. Et ultimement, car n'étant pas “aussi élévé d'esprit que Krishnamurti, qui est lui toujours resté humble”, le succès lui aurait monté à la tête. Tout cela a fait que, à partir du travail de Steiner, purement philosophique au départ, s'est construite toute une société qui aujourd'hui révère sa parole comme une vérité sainte, et ses pensées sont parfois mal utilisées. “Et, dit Manu, toute pensée devrait être partagée pour être intégrée et puis remise en question. Sinon ce n'est plus la peine, et peut même être dangeureux”.

A côté de ça, je suis aussi tombée sur une revue sur Spinoza. Au 17iècle, en Hollande, il s'est opposé à la vision judéo-chrétienne du “mal extérieur” qu'il faudrait combattre pour atteindre “le bien”, ainsi qu'à la vision cartésienne qui met la pensée au dessus de tout, et a proposé une vision de l'homme dans laquelle le corps et l'esprit sont unis, et dans laquelle le désir est source de créativité et non de... problèmes... Tout cela me rappelle étrangement les bouddhistes, et aussi Alan Watts. Manu dit “Ah Spinoza, c'est le plus grand”.

"Le désir, source de création"... Cela me rappelle une chose qu'un ami m'a racontée un jour. Il me disait que lui, pour faire son travail scolaire, jamais il ne s'était assis à son bureau en se disant "bon, allez je vais faire ce travail". Comme je l'avais toujours fait moi. Avec les séances de désespoir, devant la page vide, qui viennent avec.

Mais lui, non. Le soir (et même la nuit), il rentrait chez lui, et se mettait non pas à son travail scolaire, mais à toutes sortes d'autres choses qu'il avait envie de faire. Sa lessive, jouer à des jeux vidéos, manger, regarder la télé, jouer avec son frère... Mais, avant ça, il prenait ses livres d'école, les ouvrait, et les laissait comme ça traîner sur une table. Et puis, alors qu'il s'adonnait à toutes ces diverses activités, au cours de la soirée, soudainement son attention, sa curiosité, finissait par être attirée par le livre, et alors il s'asseyait, et faisait le travail, sans même s'apercevoir qu'il s'était mis à le faire, sans même avoir "pris la décision" de le faire.

Ce récit m'avait laissée bouche-bée. Existerait-t-il donc un autre moyen de faire les choses, qu'en se forçant à les faire? C'était tellement à l'antipode de la façon dont j'avais été élevée. On m'avait inculqué l'idée que tout travail est, par définition, chiant, et que pour le faire, eh bien, il faut se botter un peu le cul. Avec mon frère, dans l'enfance notre activité principale avait été de trouver chacun le moyen de ne pas faire nos tâches ménagères attitrées. Surtout, qu'aucun de nous n'en fasse plus que l'autre! Car jamais il ne nous était venu à l'esprit qu'exécuter une tâche ménagère puisse être non pas un pensum, mais un plaisir.

Depuis ce moment, j'ai essayé d'intégrer cette façon de faire dans ma vie. Et je crois que ça l'a beaucoup changée. Et je m'en sens très redevable à cet ami.