Thursday, 13 May 2010

La sopa evolutiva

"La sopa evolutiva", c'est ainsi qu'a dénommé Joan la soupe qu'il crée quotidiennement. Quel concept culinaire intéressant! Chaque jour, elle est différente et, comme il dit, "une soupe comme ça, tu n'en mangeras pas deux fois dans ta vie!".

Pour la faire, le procédé est le suivant: utiliser le reste de soupe d'hier, et y rajouter l'un ou l'autre des ingrédients suivants: des légumes congelés de la saison dernière, et/ou des légumes frais de la saison, et/ou les restes d'eau de cuisson des légumes, et/ou les restes de plats de la veille (lentilles ou poireaux ou pommes de terre etc.). Cuire un peu et mixer le tout. Déguster "La soupe évolutive" bien chaude!

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Olives!!!

Hier, c'était jour de confection de tapenade. Ah, c'est clair, je ne verrai plus jamais la tapenade du même oeil! Six heures bien tapées, non stop, ça nous a pris, à deux, pour processer environ 100 kilos d'olives.

La veille, on avait déjà commencé, en transférant les olives bien noires et bien grasses, depuis la grosse barrique à des seaux plus petits, pour pouvoir les transporter, et aussi les dessaler un peu. Je plongeais le bras dans la saumure entièrement noire. Admirais ces olives douces au toucher et un peu âcres à l'odorat. Le chien aussi aimait bien lécher les gouttes qui tombaient au sol.

Le lendemain matin, Sol et moi on est parties avec les petits seaux blancs de 20 kilos plein d'olives dans le coffre de la camionnette, et on a roulé une trentaine de kilomètres jusqu'à une petite "usine" de transformation, sorte de cuisine dans un hangar, pour l'usage des petits producteurs. On paye un prix fixe à l'utilisation, plus un prix au poids brut.

Et puis on a lavé encore une fois les olives, on les a pesées, et on les a passées à l'extracteur - une passoire cylindrique avec des spatules qui tournent à l'intérieur. Sort la pâte d'olive d'un côté, et les noyaux de l'autre. Mais Sol était un peu désappointée parce que ces olives étaient beaucoup plus collantes qu'à l'habitude, si bien qu'il fallait passer la pâte une bonne trentaine de fois dans l'extracteur avant d'avoir extrait une bonne partie de la pâte et encore pas tout à fait, et que ça a pris une éternité.

Après, Sol rajoute de la purée d'ail et de son excellente huile d'olive, et elle vend la tapenade 15 euros le kilo au marché. Si tu considères la main d'oeuvre et la machinerie que tout cela implique, entre la production des olives, le ramassage, le transport, et la transformation, ce prix est absolument rididule. Elle dit que tu ne peux pas calculer le prix en fonction de ce que ça te coûte à produire, mais en fonction de ce que les gens sont prêts à payer. La tapenade se vend relativement bien parce que de la tapenade en bio, sans anchois ni câpres rajoutés, ça ne se trouve pas facilement. Elle dit que c'est le secret pour vendre des produits transformés en tant que petit producteur bio: il faut faire des trucs que peu de gens font et surtout pas les grosses compagnies, i.e. "c'est pas la peine d'essayer de vendre de la sauce tomate..."


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La veille de la tapenade, j'ai fait une autre sorte de pâte: du béton, dans une petite bétonnière. Un sachet de fibre de verre diluée dans deux seaux d'eau, rajouter 6 pelles de gravier, puis un sac de ciment, et puis 4 seaux de gros sable noir, et puis encore 22 pelles de gravier. Si nécessaire, ajuster la consistance en rajoutant un peu d'eau. Excellent exercice pour les pectoraux.

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L'autre jour j'ai fait les joints avec Sol et j'en ai appris un peu plus sur sa vie. Quelle femme épatante! A 18 ans, elle est partie un ans aux Etats-Unis, comme fille au pair, et pour apprendre l'anglais. Et puis elle a fait les Beaux-Arts. Et puis elle est partie en Somalie. Pendant un an elle a travaillé dans un restaurant et appris le swahili. Comme elle parlait un peu le swahili, on l'a prise ensuite à Médecins Sans Frontières pour qui elle a travaillé pendant un an, avec la tâche d'évaluer un projet. Comme dans son rapport elle dénonçait les problèmes du projet, elle n'a pas pu ni voulu rester. Alors elle est retournée en Espagne, et elle est devenue dessinatrice pour des livres pour enfants (j'ai vu quelques-uns de ses dessins sur les murs dans la maison, ils sont plein de poésie et de magie). Et puis elle a enseigné les arts plastiques dans des écoles pour les enfants. Et puis elle a rencontré Joan, alors qu'elle donnait un cours dans un village où il travaillait comme maçon. Et de dessinatrice vivant à Barcelone, elle est passée à agricultrice vivant dans l'Ariège.

Elle m'a bien fait rigoler en parlant des projets de Médecins Sans Frontière. Elle dit "oui quand tu es là, il y a toujours de l'action et des situations d'urgence à gérer, tu te sens important et t'as l'impression d'aider, mais quand tu finis par voir les choses avec un peu de recul, tu réalises qu'en fait tu ne traites que des symptômes et sinon parfois ne fais que les faire empirer. Car tu utilises des outils et fonctionnes d'une manière qui convient à notre culture (enfin...) mais pas à la leur. Les pilules rouges que tu leur donnes, elles finissent échangées sur le marché contre des pilules noires; les trucs que tu donnes aux femmes dans un village causent d'énormes bagarres derrière toi, parce que tout devrait être distribué via le chef d'abord. Etc. Et puis, tu finis par voir les locaux comme des vaches, parce que, comme un troupeau, tu suis leurs mouvements, et tu dis "ah, deux-cent personnes sont parties par là, il faut aller leur donner à manger!". Les Occidentaux qui font ces boulots d'aide sont soit ceux qui ont une vision plutôt raciste de ces gens, parce que en fin de compte, tu n'as pas trop le choix d'en venir là, de te détacher un peu, et/ou ceux qui sont devenus accros à ce boulot, parce que c'est hyper bien payé, parce qu'ils ont un niveau de vie là-bas qu'ils n'auraient jamais en Occident, et parce que, comme les soldats après la guerre, ils deviennent accro à l'adrénaline dont ils sont tout le temps gorgés. S'ils retournent à la vie "normale", ils ont l'impression que la vie est vide, qu'il ne se passe rien. Oui, je ne sais plus du tout comment on peut faire pour les aider, les Africains, d'un autre côté on a foutu la merde, on peut pas simplement dire basta démerdez-vous, mais comment peut-on les aider concrètement? Je ne sais plus."

Je partage avec Sol ce sentiment d'impuissance face à la merde qu'on a foutu (ainsi que celle qu'on n'a pas foutue) en Afrique (et pour moi ce sentiment est encore plus fort et désespérant pour les Amérindiens du Canada). Mais j'ai fait un jour une rencontre qui me donne de l'espoir. C'était un jeune Sénégalais qui un jour, dans un train en Allemagne, voyant que je parlais français, a engagé la conversation avec moi. Il étudiait à Leipzig, comme beaucoup d'autres de son village, m'a-t'il dit. Après ses études, il allait rentrer chez lui, avec son diplôme et sa connaissance de l'allemand. Il disait, tout souriant, "oui, quand j'ai décidé de venir ici étudier, je ne savais pas pourquoi. Je l'ai fait pour suivre les autres, parce que tout le monde le faisait. Mais maintenant je suis très content de l'avoir fait. Maintenant, je connais un peu la culture des blancs, je les comprends. Et maintenant, moi et tous les autres comme moi, quand nous serons dans notre pays et qu'on s'asseyera à la table de négotiations avec des blancs, on pourra se parler d'égal à égal".

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Je découvre au fil des jours un peu le sens de l'humour de mes hôtes. Il y a un sens de la dérision, que je qualifierais de "pratique", qui me rappelle celui de mes ancêtres espagnols. Par exemple, quand je demande à Sol si mon joint de carrelage est assez bien fait, elle dit, "bah, oui, ça va, c'est pas un palais non plus". D'autres exemples ne me viennent pas à l'esprit. Mais c'est curieux en fait, plus que la phrase elle-même, on dirait que c'est le ton sur laquelle elle est prononcée qui est drôle...

Ces jours-ci il y un ami à eux, qui habite près du village natal de Joan en Catalogne. Il est venu aider à la construction au gîte. Il passe son temps à sortir des blagues absurdes, du genre un type à qui il manque un bras qui essaye de montrer combien est grand le poisson qu'il a péché.

En parlant d'espagnol. Je note que dans certaines circonstances, Joan et Sol se qualifient de "Catalans", mais dans d'autres, d'Espagnols. Par exemple, Sol va parler de leur "culture machiste espagnole". Mais si tu leur demandes "tu es Espagnol ou Catalan", ils vont te dire "Catalans". Par ailleurs, ils parlent l'Espagnol d'une façon qui me semble parfaite et sans accent...

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Linde est partie lundi dernier. Hier est arrivée une nouvelle helper, Alexandra, de Miami. Ses ancêtres sont cubains d'origine Basque, et Libanais. Elle a voyagé un peu partout. Elle est toute gentille et douce et souriante et pleine de vie, de rêves et de projets et d'enthousiasme. Et elle parle super bien espagnol. Du coup on s'est mis à parler espagnol plutôt que français. Je découvre qu'en fin de compte, je ne sais pas du tout parler espagnol.