Hier au diner, Juan a demandé à Linde et moi si on voulait aller danser. Tous les jeudis soir, il va à une "danse à cinq temps", une séance de deux heures sur de la musique de cinq types de rhythmes consécutifs rejoignant cinq types d'émotions. J'ai dit oui car d'adore danser, mais Linde a dit non.
Alors à 6 heures tapantes Juan a crié après moi, "alors tu viens qu'est ce que tu fous on y va", et j'ai descendu le coteau en courant pour le rejoindre dans la voiture. Depuis la fenêtre ouverte il a lancé à Linde, qui ponçait des plinthes sous le hangar, "alors, tu veux toujours pas venir?". Elle a dit non encore une fois.
On est passés chercher la remorque, car sur le chemin, il voulait aller chercher de la paille pour la litière des chevaux. Avec la neige et la pluie qui sont tombées, le sol est tout détrempé, alors il garde un peu les chevaux dans l'écurie pour pas qu'ils tassent trop le sol. Du coup, il en profite pour récupérer un peu de fumier, son seul fumier pour le jardin.
Je m'attendais à ce que nous nous rendions dans un petit bled du coin, dans une salle de fête ou salle de danse communale ou quoi.
Mais non, nous avons atterri dans une ferme. Au bout d'une petite route qu'on ne peut prendre qu'en faisant d'abord demi-tour, avec des champs de blé ancien tout autour, se trouvait une vieille ferme, décorée et rénovée de façon originale, avec toutes sortes de matériaux recyclés. Sous le porche, à l'avant, plusieurs fauteuils récupérés entouraient une table ronde.
Dans le jardin, deux femmes attendaient en buvant du thé. Tout le monde s'est mis à parler de la tempête. "On n'a jamais vu de la neige en cette saison, tu te rends compte on voit même de la neige sur le mont ?? - je me rappelle plus le nom", ainsi que moults comparaisons pour savoir quels arbres ont le plus morflé. Les arbres fruitier de Juan et Sol sont un peu épargnés, car Juan est allé les secouer pour faire tomber la neige.
Et puis encore quelques personnes sont arrivées, alors nous sommes tous rentrés.
A l'intérieur, une grande salle. Des rideaux faits main avec des dessus de lit colorés, un plancher en ciment coloré avec des pigments, un poêle, et une grande table et une cuisine pour cuisiner pour 30 personnes.
Au fond se trouve une autre ouverture fermée de rideaux. Nous pénétrons. Derrière le rideau, une grande salle vide, au plancher de bois, aux murs de bois peints à la chaux. Tout le mur faisant face est couvert de grandes fenêtres donnant sur les coteaux en face, et les vaches qui broutent au loin.
Et puis, la musique est partie. C'était parti pour les cinq temps, et les deux heures. La trame sonore, j'ai appris ensuite, avait été compilée par les membres du groupe. Géniale. De la guitare classique, quelques tubes modernes, de la musique africaine, un air d'opéra même, bref toutes sortes de musiques de styles différents, groupées ensemble dans l'ordre des cinq rhythmes.
J'ai dansé comme une dingue. Je me suis fait une ampoule sous le pied. Tout le monde a eu l'air de s'éclater aussi.
Je regardais Juan danser avec passion et complète immersion. Juan qui s'est mis à danser pour la première fois il y a environ sept ans, alors qu'il est allé en Ecosse pour apprendre l'anglais. Juan qui pendant la journée fait son jardin, s'occupe de ses arbres, et construit de magnifiques maisons, et qui semble virtuellement infatiguable.
Je regardais aussi parfois par la fenêtre et les vaches brouter, et je me disais, putain, c'est dingue, de pouvoir venir danser comme ça, comme jamais auparavant, au beau milieu de la France, et des vaches et des champs.