Sunday, 9 May 2010

Une famille

Dimanche. Jour de congé.

Auprès du poêle à bois qui crépite pour faire sécher le linge de Linde, devant la porte ouverte sur les Pyrénées enneigées, j'écoute les criquets et le chant des oiseaux qui résonne dans la colline. Je n'ai jamais auparavant habité devant une vue aussi incroyable, même si celle de la Creuse n'était pas mal du tout non plus.

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Alors alors, je me dois d'aborder enfin LA question: que mange-t'on chez Sol et Joan? La réponse est: toutes sortes de choses délicieuses. Au petit-déjeuner, à huit heures, il y a du pain, des confitures maison que Joan sucre à l'agave, de myrtilles sauvages et de un truc dont je me rappelle plus le nom, des olives, des anchois, de l'huile d'olive parfumée avec des branches de thym, d'ail et des tomates séchées (wow), qu'on étale sur le pain avec des tomates en conserve; de la tapenade; une sorte de pâte à la tomate et à la farine, du miel, du beurre, etc...

Le repas de midi se prend à deux heures, et celui du soir entre huit et neuf. Pour ces deux repas, il y a toujours une soupe assez liquide, qui est toujours délicieuse et composée principalement de toutes sortes de restes, ainsi qu'une salade verte avec l'un ou l'autre de ces ingrédients: olives vertes (grosses ou petites, super bonnes, avec le noyau, et parfois la queue aussi), cacahouètes, graines de tournesol, noisettes, des pois croquants ou des asperges vertes crues, ou différents trucs lacto-fermentés comme du chou, de la betterave, bref un peu de tout. Et puis, il y a un ou deux plats: des pommes de terre avec des pois croquants bouillis (les pois croquants sont excellents!!! Petite digression sur les pois qu'on peut manger verts: il y a les pois mange-tout, les pois croquants, et les petit-pois. Maintenant, je ne vois plus l'intérêt de cultiver autre chose que les pois croquants: comme les pois mange-tout, on peut manger l'écosse, et comme les petit pois ils ont des grosses graines. Ça fait un deux-dans-un, et c'est absolument délicieux!), du soya texturisé avec une sauce tomate et des légumes, des falafels, des lentilles, une sorte de riz sauvage tout noir et gluant, des pois chiches du voisin d'une variété incroyablement savoureuse, de la pizza maison cuite dans le superbe poêle à bois - cuisinière (qui fait aussi office de chauffer l'eau chaude quand les panneaux solaires ne suffisent pas). Bref, c'est toujours une joie de venir découvrir ce qu'il y aura pour le repas. Et aussi, de ce dont on va discuter.

Car oui, le repas ici est un véritable moment social. On prend le temps de manger, de parler, de rester ensuite pour le café, appréciant ce moment ensemble autour d'une table. Joan est toujours intéressé à connaître les gens et à comparer les cultures. Il interroge chacun sur ce qu'il a fait, où il est allé, s'il connaît ceci, cela, ce qu'il va faire ensuite, etc. Sol est plus silencieuse mais son sourire est d'une grande bonté et ses remarques sont toujours pertinentes et souvent rigolotes. Quand je suis seule avec elle, elle prend le temps de m'expliquer le pourquoi et le comment pratique de leur organisation (e.g., les panneaux solaires ne sont pas utilisés pour produire l'électricité pour l'éclairage, car il est plus avantageux de revendre l'électricité à EDF que de l'acheter, et que les batteries pour stocker l'électricité ne sont encore pas tout à fait au point).

Le travail: leur production de vente agricole consiste de produits transformés, d'olive (ils ont des oliviers en Espagne), de chataignes, de pommes, de légumes, qu'ils vendent sur deux marchés locaux, le samedi et le dimanche. En ce moment, ils finissent de construire un gîte qui je suppose complémentera pas mal leur revenu.

Ils construisent de façon méticuleuse et efficace, en cherchant un compromis entre leur soucis de l'écologie, de l'esthétique, du confort, de la solidité. Le résultat est très intéressant. Chaque chambre a une mezzanine de bois. Pour couvrir les sols ils utilisent des carreaux de terre-cuite, laquelle, on me dit, est excellente pour stocker la chaleur en hiver et la fraîcheur en été (moins froide en hiver que le carrelage). Par contre, elle est plutôt chiante à poser. Il faut s'assurer qu'elle est bien sèche avant de passer un produit protecteur dessus, et comme, les leur, par accident, ont pris l'eau, cette semaine on a passé un bon moment à sécher les parties humides au séchoir (Joan, visiblement un peu gêné de cette erreur qui nous fait perdre du temps, m'en a expliqué plusieurs fois la cause). Dans leur maison, ils avaient utilisé de l'huile de lin pour protéger les carreaux, mais ils disent que ça se tâche atrocement (je peux le constater), alors dans le gîte ils vont plutôt mettre un enduit commercial.

J'ai eu l'autre jour avec Joan une assez longue discussion sur le ciment, qui m'a pas mal éclairée sur le sujet - ce type en connaît vraiment un rayon en construction. Depuis la Creuse, j'entends souvent les gens parler du ciment et de ses méfaits, mais comme il continue d'être autant utilisé, et comme on m'a par ailleurs dit que c'était une bonne masse thermique, je ne savais plus trop quoi penser. Alors voici l'opinion de Joan sur le ciment, laquelle me semble très raisonnable.

Bon, tout d'abord: chaque matériau (comme chaque chose - Joan est très philosophe) a des avantages et des inconvénients, il faut savoir l'utiliser à bon escient. Ecologiquement, l'inconvénient du ciment est qu'il est assez énergivore à fabriquer - mais sinon, normalement il est constitué de matières naturelles (calcaire et argile). L'autre problème moderne est qu'aujourd'hui, pour augmenter le prix de revient on y rajoute toutes sortes d'adjuvants pas forcément catholiques (et anciennement le ciment, dit Joan, était de bien meilleure qualité). Pour construire, l'avantage est sa bonne masse thermique, qui conserve la chaleur en hiver et conserve la fraîcheur en été. Par contre, l'inconvénient est qu'il ne respire pas. Donc, c'est bien de l'utiliser pour un plancher, mais moins bien pour les murs, car c'est par ceux-ci que la maison respire. Avec des murs en ciments, l'humidité générée dans l'habitation est enfermée à l'intérieur, et cela a toutes sortes d'inconvénients, tel que inconfort, le froid, la moisissure. Pour construire, l'avantage est que c'est une façon pratique de faire quelque chose de solide! Aussi, qu'il se marrie bien avec le fer (d'où le béton armé, ou l'utilisation pour soutenir les barrières en fer). L'avantage d'un plancher fini avec des dalles de terre-cuite plutôt qu'en ciment? Hm, je me souviens plus. En tout cas, bien plus agréable! Et très joli.

La semaine dernière, on a fait les premiers joints dans une des chambres du gîte. Joan qui ne passe pas d'habitude beaucoup de temps à s'extasier sur les choses, a plusieurs fois remarqué combien ça faisait très joli. C'est vrai. Les carreaux ne sont pas uniformes, et sont d'un brun-beige-rouge très doux, reposant, chaleureux. Ils sont aussi merveilleux à avoir sous les pieds...

J'admire l'organisation au travail de mes hôtes. Au petit-déj, on discute de qui va faire quoi et dans quel ordre, si bien qu'on perd très peu de temps à tergiverser ensuite au cours de la journée. On voit que Joan et Sol ont beaucoup d'expérience avec les helpers; ils prennent soin d'expliquer chaque tâche en détail, en se mettant à la place de quelqu'un qui n'a pas du tout d'idée de quoi il s'agit. On attend des helpers qu'ils travaillent de neuf heures à quatorze heures, avec peut-être un peu de flexibilité parfois, mais sinon c'est un horaire précisément respecté. On travaille sans pause, et curieusement ça ne paraît pas long, mais le repas à quatorze heures est assez bienvenu.

Ça m'épate aussi que Joan et Sol se répartissent les tâches ménagères. Pour la vaisselle, on a chacun son jour. Pour la cuisine, parfois c'est Joan, et parfois c'est Sol qui cuisine, et tous deux cuisinent très bien. Pour les enfants, même si c'est plus souvent Sol qui s'occupe d'eux, Joan aussi passe parfois une moitié de la journée avec eux, et bien sûr nous aussi les helpers, qu'ils prennent en ce moment beaucoup pour ça. J'admire la façon dont Joan et Sol s'occupent des enfants, avec tendresse mais fermeté.

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Les enfants. Justement, parlons-en. C'est en partie pour ça qu'on m'a prise ici, pour m'occuper d'eux à mi-temps. Ian, deux ans et demi, et Anne, cinq ans. J'ai accepté en me disant qu'il est bien temps que je commence à découvrir un peu ces êtres étranges que sont les enfants.

Hier, j'ai eu mon baptême. Un avant-midi de promenade avec eux. Oh, une promenade! Rien de plus simple, n'est-ce pas! Eh bien... pendant la première heure... je suis très fière de ne pas avoir craqué. Tout d'abord, impossible de les concentrer sur le projet de se préparer à partir. L'un voulait partir à vélo, l'autre avec son cheval de plastique, l'un ne voulait pas s'habiller, l'autre se plaignait que ses bottes étaient trop petites... Moults tergiversations et compromis plus tard, nous voici sur la route en bas du sentier. Merde, le chien nous suit. Remerde, des voitures passent. Reremerde, Ian fait l'imbécile et part sur la route! Et surremerde, le chien se croit le devoir de se mettre devant chaque voiture qui passe et d'aboyer après et de l'empêcher de passer!

Bon. Je suis sur la route avec deux gamins pas trop contrôlables, des voitures, et un chien qui fait tout pour se faire écraser. Que faire? Avant que j'aie pu trouver une réponse à la question, le sort me répond sous la forme d'un grand "bang".

Aïe Aïe Aïe. C'est le chien qui s'est fait frapper. Je mets les mains sur mon visage. Je veux pas voir le résultat. Mais bon, il faut bien voir la réalité en face enfin! Je regarde vers le chien. Il continue de courir en boitant et pleurant et jappant après la voiture. Bon, au moins, il est pas encore mort! Le conducteur plus loin s'est arrêté, et il sort de sa voiture. Je cours vers lui, tant pis pour les enfants en plan... Je m'excuse, lui dis que c'est pas de sa faute mais de la mienne. Je m'attends à le trouver furibond. Mais non, il est ébranlé. Il veut voir le chien, s'assurer qu'il va bien. "Ah mon pauvre" qu'il lui dit, "tu as mal?". C'est que, me dit-il, un chien à lui s'est fait écraser comme ça l'année dernière...

Après ça, 1) On a ramené Tin le chien à la maison pour l'attacher; 2) les enfants ont été d'accord pour partir à pied, sans vélo ni cheval; 3) et ils se sont tenus, sur la route, comme des anges, merveilleusement à carreau.

Aujourd'hui, Tin semble bien aller. On peut espérer que son goût de combattre les voitures lui a passé.

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Et alors, le catalan??? Juan et Sol parlent toujours en catalan entre eux et avec les enfants. Et bien, le catalan: je n'y comprends pas un traître mot. Parfois je crois entendre de l'espagnol, mais après le mot se perd dans un tout plutôt impénétrable, avant de me donner ensuite l'impression d'entendre de l'italien, et puis parfois un français bien bizarrement prononcé. On me dit que le Catalan est plus proche du français que de l'espagnol. J'ai pas encore pu remarquer. Mais il me semble qu'avec le temps, je vais finir par pouvoir décoder un peu. Linde, qui parle bien espagnol et français, mais dont la langue maternelle est le flamand, semble plutôt bien le comprendre. Ça m'épate.