Me voici de retour chez Peter et Julie. Il a fait bien chaud et soleil les deux derniers jours. Quel régal.
Mon séjour chez Jenny m'a impressionnée de toutes sortes de façons. J'y ai appris tant de choses, entre autres sur les animaux, l'élevage et moi-même. Comme, par exemple, que je n'aime pas l'élevage.
Je n'arrive pas à me sentir à l'aise avec l'idée de les garder prisonnières dans un enclos, d'être gentille, de nourrir et de soigner des bêtes, dans l'unique objectif de les vendre pour qu'elles soient mangées. Je ne saurais dire pourquoi, mais je n'ai jamais ressenti un tel inconfort chez Peter et Julie, qui n'élèvent pas les animaux pour les vendre, mais pour leur propre usage. Peter dit toujours que la production de nourriture ne peut être faite étiquement via le système monétaire. Il me semble que je commence, sinon à comprendre ses raisons de le dire, au moins à être d'accord avec lui.
Lorsque j'élève un animal tout en sachant que je vais le manger, il s'agit d'un accord entre lui et moi. Je suis gentille avec lui, je le nourris, je lui donne de la place pour mener une vie paisible et tranquille et agréable, afin que je puisse moi aussi mener une vie tranquille et agréable, sans avoir à me soucier de savoir si oui ou non je trouverai encore à manger demain. Je peux alors ressentir cela comme une coopération. Tous deux, nous bénéficions d'être agréables l'un à l'autre. Il se trouve que c'est moi qui tue le mouton, ou le poulet. Certes. Mais quand on voit que ce qui compte le plus c'est bien la façon dont on vit, plus que le fait de mourir, alors une mort soudaine paraît bien peu importante. C'est moi qui tue le poulet et qui le mange, parce que c'est moi qui suis carnivore, et non pas le poulet...
Mais si j'élève cet animal pour en obtenir de l'argent, et cela pour: acheter du pétrole ou de l'énergie nucléaire pour me chauffer, acheter peut-être de la nourriture pour l'animal, acheter des matériaux pour mettre dans ma maison, acheter des matériaux pour me mettre sur le dos... alors il me semble beaucoup plus difficile de voir où est la coopération entre l'animal et moi, ou peut-être plutôt, de la ressentir. Elle devient si diluée par des tas d'intermédiaires, si plutôt rationnelle que perceptuelle, qu'il me semble qu'elle en meurt.
Je crois que Jenny souffre un peu du même inconfort. Depuis que je la connais, sensible et amoureuse des animaux comme elle est, je me demande comment elle fait pour être en accord avec tout ça. D'autant plus que, pour couronner tout le mystère, elle est végétarienne.
Un jour, on lui a demandé comment elle pouvait être en accord avec un élevage pour des raisons (manger de la viande) avec lesquelles elle n'adhère pas elle-même. Elle a répondu que elle espère qu'"un jour l'humanité élèvera des bêtes pour d'autres raisons que d'être mangées". (Peter qui était là a blagué, "ce qui ferait un diablement grand nombre d'animaux de compagnie" - se sentant aussitôt un peu gêné par son propre cynisme.)
Jenny avec son petit élevage, dans lequel chaque animal est aimé et son histoire personnellement connue, cherche, à sa façon, à lutter contre l'état d'esprit capitaliste de l'élevage - dans lequel un animal n'est qu'un objet, qu'un simple moyen de créer de la monnaie, et de remplir un estomac.
Mais au fil des jours avec elle, je l'ai surprise dans plus d'une situation où il devient pour elle impossible d'accorder son noble objectif avec la pure réalité qui est pour elle, qu'elle doit, pour survivre, vendre des agneaux pour qu'ils soient mangés. Je l'ai vue donc se fâcher contre des mères un peu malhabiles, parce qu'elles piétinent leurs agneaux.
Cette réaction ne vient pas de Jenny. Ces mots viennent de cet argent qu'elle doit bien gagner. Si elle veut pouvoir acheter son pain, son essence pour son tracteur, sa nourriture pour ses bêtes...
Alors je me suis dit que Jenny est esclave de ce contre quoi même elle cherche à lutter. Cela m'a semblé un peu tragique. Ou peut-être pas?
Il faut bien, parfois, savoir accepter la contradiction...