Tuesday, 16 March 2010

Une chasière

Ah! Le printemps... Les oiseaux qui gazouillent, les ruisseaux qui ruissellent, le soleil qui brille...

Les gens qui passent à la ferme sont tous intrigués par Tamtam, la truie. Ils demandent à Jenny de quelle race il s'agit, elle leur répond que c'est une vieille race écossaise.

Mais en ce qui me concerne, je dois dire que je ne me sens pas un amour débordant pour elle. Elle est un peu comme un chien qui serait tout le temps en train d'avoir faim et de s'insurger.

Les moutons aussi ont plutôt tendance à m'énerver. Je ne comprends pas leurs bêlements incessants. Quelle impatience! (Tiens, je n'ai pourtant jamais entendu les moutons de Peter et Julie bêler. Pourquoi bêlent-ils ici? Est-ce que c'est parce qu'ils sont plus nombreux?)

Par contre, mon amour pour les chèvres et les ânes grandit tous les jours.

***

J'ai passé un bon moment ces jours-ci à retaper une petite maison protégée d'une moustiquaire, qui sert à faire sécher les fromages dehors. C'est une grande boîte avec un toit de tôle et deux rayons de lattes espacée. Elle doit avoir plus de cinquante ans. Peut-être, et sans doute même, a-t-elle été construite par l'un des habitants de cette ferme. Elle est jolie, bien proportionnée.

Mais, avant que je ne m'y attaque, elle était un peu tristounette. La moustiquaire avait presque entièrement disparu, oxydée et décomposée par le temps, et les lattes du rayon inférieur était toutes pourries. Jenny m'a dit, "Regarde, ne serait-ce pas chouette de la retaper? Ce serait si joli!". D'autant plus que Jenny a vraiment besoin de quelque chose pour faire sécher ses fromages dehors. Donc, alors que en principe j'aurais dû l'aider à faire les clôtures pour le jardin, qu'il est bien plus incommode de faire seul que de retaper un sèche-fromage, Jenny m'a laissé passer deux jours et presque trois, à retaper la petite maison pour faire sécher les fromages. Elle a dit, "Tu seras contente, après, d'avoir fait quelque chose d'aussi joli".

Alors, clou par clou, j'ai défait les cadres qui entouraient jadis les moustiquaires, prenant soin de ne pas les casser, car il faudrait les récupérer. J'ai défait les lattes pourries. Jenny a coupé des planches pour moi pour les remplacer. Je les ai clouées. J'ai longuement brossé, avec de l'eau savonneuse puis de l'eau javellisée, la structure verdie par les mousses. Puis j'ai passé de l'huile de lin mélangée à de l'essence de térébenthine sur le bois. L'essence de térébenthine était parfumée d'huile d'orange, ce qui a rendu fou les abeilles, les chèvres et les moutons, qui léchaient les gouttes tombées sur le sol. J'ai passé un temps fou, incroyable, à mesurer et couper et poser des nouveaux morceaux de moustiquaires. Puis à reclouer des cadres dessus, avec des angles suffisamment à 45 degrés pour qu'ils ne soient pas trop moches.

Au début, je ne me rendais pas bien compte. Je travaillais dans le silence de la cour, avec pour seuls sons parfois, les cris des oies, un grognement du cochon, ou un faible bêlement des chèvres. Cela seul, en soit avait quelque chose de surréel, que de pouvoir s'entendre ainsi travailler.

Mais peu à peu, à force de la manipuler, à force de me rendre compte du temps qu'il a dû prendre à être pensé, à être construit, peu à peu ce sèche-fromages a pris de nouvelles dimensions. J'ai commencé à ressentir que je travaillais à redonner vie à un objet qui a été construit par quelqu'un que je ne connais pas et que je ne connaitrai jamais car ce quelqu'un est mort maintenant. Mais cette personne et moi sommes maintenant unies, par ce sèche-fromages. Nous sommes peut-être les deux uniques êtres qui avons posé des clous dessus. Et j'ai ressenti que maintenant, cet objet nous unit.

Cette personne qui a construit ce sèche-fromage, il y a des dizaines d'années, aurait-elle pu s'imaginer qu'une petite Canadienne un jour serait là pour admirer son travail?

Et alors, j'avais beau m'y efforcer, mais les cadres n'étaient jamais assez droits, ni les moustiquaires assez bien tendues, pour qu'il me semble rendre suffisamment hommage à la construction.

*

Hier, le voisin est passé, et il a vu le sèche-fromage en réparation, posé sur des tréteaux dans la cour. "Ah! a-t-il dit, mais c'est un joli sèche-fromage que vous avez là! Ici dans la région, on appelle ça une "chasière", mais je ne sais pas pourquoi". Je me suis demandée si ce n'est pas en rapport avec le fait qu'on souhaite, de par son emploi, "chasser les mouches".

*

Maintenant, la chasière est réparée, et posée à côté de la porte d'entrée, sur la grande table de chêne que Jenny a construite à cet usage.

Parfois je ferme les yeux et je rêve à cette chasière. A sa nouvelle vie. Jenny avait raison.