Il fait froid ces jours-ci, et puis il neige. Il paraît que c'est la dernière vague de froid avant le printemps. La semaine prochaine, on prévoit 17.
Mais en attendant, tout doit ralentir. Trop froid pour faire des clôtures et préparer le jardin. Aussi, trop froid pour les agneaux, qui doivent alors rester à la bergerie avec leur maman. Les mâles et les femelles sans agneau peuvent rester sur la prairie dehors, mais la taille de ce troupeau diminue chaque jour, alors que les agneaux naissent, et que les nouvelles mamans et les nouveaux petits sont transférés à l'intérieur.
"Transférer les mamans et leur nouveau-né à l'intérieur." C'est vite dit. En pratique, c'est plus délicat... En voyant Jenny faire, je me dis que je pourrais jouer la Chaconne de Bach avant de pouvoir attraper un mouton. C'est terrible, ces moutons. Quand tu veux pas d'eux ils sont là, et quand tu veux d'eux ils sont pas là.
Attraper un mouton, ça semble être un peu comme attraper un ballon de rugby qui ne s'arrêterait jamais de voler et de rebondir. On utilise le border colley, Urga, qui a ça dans le sang, de rabattre les moutons. Il y passerait sa journée; dès qu'il aperçoit un mouton, il se tient à l'affût, tapi.
Différentes stratégies sont disponibles. On peut par exemple attirer le troupeau à la mangeoire avec du grain, et espérer que les bêtes seront assez concentrées sur la chose pour se laisser subrepticement attraper.
Heureusement, les moutons de cette race, Raka, sont tout petits (un mâle adulte pèse le poids d'un agneau du commerce standard), alors un fois attrapé, on peut le tenir par les cornes, en serrant les deux jambes autour de son cou, ou bien on peut le tourner sur le dos, et alors il ne bouge plus, il fait le mort (manipulation qui n'est peut-être pas recommandée tout de suite après un accouchement?).
L'autre stratégie possible, c'est d'utiliser Urga et possiblement un complice pour graduellement rabattre le troupeau dans un enclos. Le troupeau alors se meut de façon fascinante, mais ô combien peu pratique! Quand tu t'en approches, il s'ouvre, comme de l'eau s'ouvre sur une pierre qui tombe dessus.
Attraper le mouton dans ces conditions relève semble-t-il à la fois d'un grand art, et d'un grand sport. La première fois que j'ai vu Jenny faire, j'ai failli pleurer d'émotion. Surtout qu'elle a attrapé les deux qu'elle voulait, d'un seul coup. Faut le faire.
Alors donc, plusieurs fois par jour, il faut bien inspecter le troupeau. Y a-t-il un nouveau-né, y a-t-il une maman en train de mettre bas? Si on vient trop tard, on risque de trouver un petit tout raide et tout allongé, comme c'est arrivé l'autre matin. Jenny était un peu bouleversée. C'était son premier petit Raka mort à la naissance.